Voici un premier album particulièrement ambitieux, consacré à l’univers d’Alexandre Scriabine (1872-1915), proposant un portrait artistique à travers quatre « éléments » l’eau, la terre, le feu et l’air, qui permettent d’appréhender les multiples visages d’un compositeur dont l’écriture oscille sans cesse entre sensualité, extase, vertige et quête de transcendance. Le programme rassemble ainsi quatre des sonates les plus significatives du compositeur russe, la « Sonate pour piano N°2 « Sonate-Fantaisie » en sol dièse mineur » Op. 19, la « Sonate pour piano N°1 en fa dièse mineur » Op. 6, la « Sonate pour piano N°4 en fa dièse majeur » Op. 30 et la « Sonate pour piano N°5 en fa dièse majeur Op. 53, auxquelles s’ajoutent plusieurs Préludes de l’op. 11 et deux Valses, dessinant une trajectoire qui va du romantisme des premières œuvres vers l’univers visionnaire du Scriabine de la maturité. Le Scriabine de Daria Vasileva paraît toujours animé de l’intérieur, comme si chaque accord, chaque accélération et chaque suspension devait conduire à un état émotionnel nouveau. Cette approche prend d’autant plus de sens lorsqu’on connaît le parcours de la pianiste. En effet, cette dernière a reçu sa formation classique au conservatoire de Kazan, l’un des grands établissements musicaux de Russie, où elle a développé une expérience de concertiste mais aussi de chambriste, d’accompagnatrice et de pédagogue. Après son diplôme et plusieurs distinctions dans des concours internationaux, parmi lesquelles une récompense au Concours international de piano Smetana en République tchèque, elle obtient une bourse ESKAS du gouvernement suisse qui lui permet de poursuivre ses études à la Haute école spécialisée de Lucerne. C’est dans ce contexte qu’elle travaille avec le professeur Benjamin Moser et approfondit son rapport à Scriabine, compositeur dont elle semble avoir trouvé le langage correspondant le plus directement à son tempérament musical. Daria Vasileva a donc trouvé une musique dans laquelle elle peut conjuguer la discipline de l’école russe, l’expérience acquise en Suisse et une personnalité particulièrement libre dans son rapport au son. Son interprétation évite ainsi de réduire Scriabine à un virtuose fin-de-siècle ou à un précurseur de la modernité. Elle restitue au contraire la continuité organique de son évolution, depuis les héritages romantiques jusqu’à l’exaltation mystique des œuvres tardives. Bref, une artiste en devenir à suivre.
Jean-Jacques Millo |