Le flûtiste, compositeur Jocelyn Mienniel (né en 1972) propose ici une véritable transfiguration contemporaine de « Das Lied von der Erde » le chef-d’œuvre de Gustav Mahler (1860-1911), conçue durant une résidence à la Fondation Royaumont et portée par un texte original du poète Olivier Cadiot (né en 1956). Figure singulière des musiques improvisées françaises, formé au Conservatoire national supérieur de musique de Paris mais toujours réfractaire aux frontières esthétiques, Mienniel développe depuis plusieurs années un univers où le jazz, les traditions asiatiques, la musique contemporaine et l’écriture poétique se répondent dans un même souffle organique. Dès « Douleur », l’auditeur est plongé dans un paysage sonore mouvant où les réminiscences mahlériennes émergent comme des fantômes à travers un tissu instrumental foisonnant mêlant notamment quatuor à cordes, électronique, piano préparé, percussions métalliques, contrebasse, synthétiseurs et instruments traditionnels chinois tels que le sheng de Shao-Huan Hung ou le yangqin de Yaping Wang. A l’évidence, le compositeur cherche à réactiver la puissance émotionnelle et philosophique du Chant de la Terre à l’heure des bouleversements climatiques, de l’épuisement du vivant et de la fragilité des équilibres humains. Le texte d’Olivier Cadiot, éclaté introduit une parole contemporaine inquiète et poétique qui dialogue avec Mahler sans jamais l’imiter, tandis que la voix de Marielou Jacquard traverse l’œuvre avec une intensité quasi incantatoire, entre chant lyrique et expression théâtrale. L’un des grands mérites du disque réside dans sa capacité à faire cohabiter des langages que tout pourrait opposer, donnant naissance à une matière sonore dense mais constamment lisible. Les interventions du récitant Jean-Christophe Quenon, les chœurs d’enfants et les longues respirations instrumentales confèrent à l’ensemble une dimension quasi rituelle. Renouant avec l’esprit métaphysique de Mahler tout en l’inscrivant dans une conscience contemporaine, ce Chant de la terre pour Mahler devient une méditation sur la disparition, la transmission et la possibilité d’un lien renouvelé.
Jean-Jacques Millo |