Ce SACD s’impose comme l’une des plus passionnantes redécouvertes du répertoire vocal baroque de ces dernières années. Pensé comme une traversée des passions humaines dans l’Opera seria du XVIIIe siècle, il rassemble des airs écrits à l’origine pour les castrats, ces chanteurs mythiques qui dominèrent les scènes européennes durant l’âge d’or de Métastase. Sous la direction inspirée de José Antonio Montaño, l’ensemble La Madrileña et la mezzo-soprano Lucía Caihuela ressuscitent avec intelligence et raffinement un corpus largement méconnu, parfois inédit au disque, dans une interprétation à la fois musicologique et profondément théâtrale. Le programme se concentre sur des œuvres de Johann Adolf Hasse (1699-1783), Niccolò Jommelli (1714-1774), Leonardo Vinci (1696-1730), Egidio Duni (1708-1775), Luigi Gatti (1740-1817) et Pietro Alessandro Guglielmi (1728-1804), toutes inspirées par les livrets de Pietro Metastase. Le disque explore la théorie baroque des affects, chaque aria devenant le miroir d’un état émotionnel précis comme la colère, l’abandon, le désespoir, l’extase amoureuse ou la fureur héroïque. Deux sinfonias viennent également ponctuer le parcours, permettant à l’orchestre de déployer ses couleurs instrumentales avec éclat. Fondé et dirigé par José Antonio Montaño, La Madrileña s’est imposé comme l’un des ensembles espagnols majeurs dans le domaine de l’interprétation historique. Jouant sur instruments d’époque ou copies fidèles, l’ensemble se consacre à la redécouverte du patrimoine musical européen des XVIIIe et début XIXe siècles, avec une attention particulière portée aux compositeurs liés à l’Espagne. Au coeur du disque se trouve la mezzo-soprano Lucía Caihuela, dont la carrière connaît aujourd’hui un essor remarquable dans le monde de la musique ancienne. Née à Madrid, elle grandit dans un environnement familial musical avant d’entreprendre des études de chant au Conservatoire Arturo Soria. Elle se perfectionne ensuite au Conservatorium van Amsterdam, où elle obtient un diplôme de chant ancien avec les plus hautes distinctions auprès de Xenia Meijer. Lucía Caihuela impressionne d’abord par l’homogénéité du timbre et la maîtrise stylistique. Les airs de castrats réclament une virtuosité particulière avec longues vocalises, écarts de registre, souffle continu, mais aussi capacité à exprimer des affects extrêmes sans perdre la ligne de chant. La cantatrice répond à toutes ces exigences avec une aisance remarquable. Au-delà de ses qualités musicales et techniques, ce SACD apparaît surtout comme une réflexion sur la redécouverte d’un monde disparu, où l’érudition nourrit constamment l’émotion, et où chaque aria devient un véritable théâtre intérieur.
Jean-Jacques Millo |