« Arnold Schönberg, l’Arrangeur arrangé », publié en 2024 par les Éditions Hortus dans la collection Voix Étouffées (volume 1), réunit trois œuvres majeures du compositeur autrichien, présentées dans des versions qui témoignent de la place singulière qu’occupent la transcription et la réécriture dans son parcours. Le programme s’ouvre avec la « Première Symphonie de chambre » Op.9 (1906), donnée ici dans l’arrangement réalisé par Anton Webern en 1922-1923, qui transpose l’œuvre originelle pour un effectif plus réduit tout en conservant son architecture caractéristique. Suivent les quinze poèmes du cycle « Le Livre des jardins suspendus » op. 15, écrit entre 1907 et 1909, mis en musique par Schönberg sur des textes de Stefan George, et pour lequel le compositeur écrivit à l’intention des auditeurs de la création mondiale : « J’ai réussi pour la première fois avec les lieder sur des textes de George, à me rapprocher d’un idéal, en matière d’expression et de forme, me flottant dans l’esprit depuis des années ». L’œuvre est proposée dans l’arrangement de Howard Burrell, datant de 2007, qui adapte la partition pour mezzo-soprano, piano et ensemble. Le disque se clôt avec les « Cinq Pièces pour orchestre » op. 16 de 1909, présentées dans une version pour orchestre de chambre (1920), permettant d’entendre ces pages « reprenant la grande tradition autrichienne de la musique de chambre, notamment représentée par Beethoven ou Haydn » . L’enregistrement réunit Maria Schellenberg (mezzo-soprano), Thomas Tacquet (piano), l’Orchestre Les Métamorphoses et Amaury du Closel, qui en assure la direction. L’album s’inscrit dans une collection consacrée aux compositeurs victimes des politiques totalitaires, rappelant le contexte biographique de Schönberg, né en 1874, converti au protestantisme en 1898, puis confronté à la montée de l’antisémitisme dans les années 1920 et contraint de quitter l’Allemagne après l’arrivée au pouvoir du régime nazi. Il séjourna alors quelques mois en France, où il réintégra le judaïsme à la synagogue de la rue Copernic, avant de s’exiler définitivement aux États-Unis, où il enseignera jusqu’à sa retraite en 1944. En rassemblant ces partitions dans leurs versions réinventées, « Arnold Schönberg, l’Arrangeur arrangé » met en évidence la manière dont ces œuvres ont circulé, se sont transformées et ont trouvé de nouveaux visages au fil des décennies. Les arrangements, de Webern, Burrell et des orchestrateurs de l’opus 16, révèlent la plasticité d’une écriture qui semble se prêter à des lectures multiples, chacune éclairant différemment les étapes d’un parcours marqué notamment par l’exil, la transmission et la recherche de nouvelles formes d’expression, où la redécouverte des œuvres devient aussi un acte de restitution.
Jean-Jacques Millo |