Voici un nouvel opus, des « Voix étouffées », aux Editions Hortus intitulé « A la belle étoile ». L’éditeur poursuit ainsi son patient travail de résurrection des compositeurs frappés par l’exil et la censure, en consacrant un portrait profondément sensible de Joseph Kosma (1905 1969), musicien hongrois d’origine juive, formé à Budapest puis à Berlin, contraint de fuir l’Allemagne en 1933, comme notamment Bertold Brecht, Kurt Weill et Hanns Eisler. Au contact de ces derniers, il se détourne de la seconde école de Vienne, « découvre une musique porteuse d’un message social et politique et participe à leurs expériences de théâtre musical populaire et révolutionnaire », avant de trouver en France un foyer artistique décisif. Collaborateur de Jacques Prévert, auteur de musiques de films devenues mythiques (huit films de Marcel Carné, et une dizaine de Jean Renoir), Kosma fut aussi un compositeur de musique de chambre et de mélodies d’une rare finesse, dont une grande partie demeure méconnue. Cet album, porté par Thomas Tacquet (piano et direction), le Chœur Fiat Cantus, les voix de Catherine Trottmann (soprano) et Anne Lise Polchlopek (mezzo-soprano), ainsi que les instrumentistes David Moreau (violon), Luka Ispir (violon), Michael Riedler (violon), Pierre Schaaf (violoncelle) et Stanislas Kuchinski (contrebasse), révèle un Kosma intime, ancré dans les cultures populaires autant que dans l’héritage mitteleuropéen. Le programme, qui réunit notamment « Zourika , petite rhapsodie tsigane », la « Sonatine pour violon et piano », les « Esquisses béarnaises », « Le Cercle de craie » et plusieurs pages vocales rares, éclaire la diversité d’un langage où la nostalgie, la danse, l’ironie et la ferveur politique se mêlent sans jamais se contredire. L’interprétation, d’une clarté exemplaire, met en valeur la tendresse mélodique et la précision rythmique caractéristiques de Kosma, tandis que les pièces vocales, souvent écrites au fil de rencontres militantes, comme celles avec Madeleine Riffaud ou Henri Bassis, rappellent combien son œuvre fut traversée par l’exil, la résistance et la fidélité à un idéal humaniste. Hortus signe donc un disque essentiel, restituant la pleine stature du compositeur, bien au delà de la seule légende de la chanson française.
Jean-Jacques Millo |