La soprano María Cristina Kiehr et le pianiste Alejandro Sarmentero tissent un dialogue intime entre l’univers de María Elena Walsh et l’ombre tutélaire de Robert Schumann. Entre le Buenos Aires lumineux et mélancolique d’une figure majeure de la poésie et de la chanson argentine, et l’univers romantique du maître du Lied allemand. Rapprocher deux mondes que tout sépare, est le pari réussi qu’embrassent la chanteuse et le musicien dans « Fui peregrina feliz » (J’ai été une pélerine heureuse) où les chansons de Walsh sont réinventées dans une écriture pianistique et vocale qui dialogue subtilement avec Schumann. Poétesse, romancière, chanteuse, dramaturge, María Elena Walsh (1930–2011) est une figure incontournable de la culture argentine.
Ses chansons, « Manuelita la tortuga », « Como la cigarra », « Canción del Jacarandá » , sont connues de plusieurs générations, mêlant humour, tendresse, engagement et poésie d’une grande finesse.
Ici, ces titres emblématiques sont revisités avec une profondeur nouvelle, débarrassés de leur vernis enfantin pour révéler leur dimension intime et universelle. L’album rassemble quatorze chansons arrangées par Alejandro Sarmentero pour voix et piano. La cohérence du cycle tient à la manière dont les artistes tissent un fil narratif d’une pérégrination intérieure, d’un retour aux sources, d’un voyage où la mémoire se mêle à la rêverie. Mais l’album ne tombe jamais dans la citation ou le pastiche. Il s’agit plutôt d’un climat, d’une couleur, d’un hommage à la poésie romantique allemande, transposée dans un paysage sud américain. Née en Argentine, María Cristina Kiehr s’est imposée depuis les années 1990 comme l’une des grandes voix du répertoire baroque et de la musique ancienne. Formée en Europe, elle s’est illustrée auprès d’ensembles tels que Hespèrion XX, La Capella Reial de Catalunya ou encore l’Ensemble Elyma, développant un art du phrasé d’une pureté exceptionnelle. Alejandro Sarmentero est un pianiste argentin formé à Buenos Aires dont le parcours mêle rigueur classique, curiosité stylistique et un engagement profond pour la transmission musicale. Voic donc un album des plus inventifs de ces dernières années, que l’on ne saurait ignorer.
Jean-Jacques Millo |