Opus Haute Définition e-magazine

Daniël Belinfante « Et in Arcadia Ego »

Œuvres pour Piano

Dimitri Malignan (piano)

Hortus 836, Socadisc Distribution

CD stéréo

Le pianiste, Dimitri Malignan, contribue ici à la redécouverte d’un compositeur néerlandais dont le destin tragique a longtemps relégué l’œuvre dans l’ombre de l’Histoire. Né le 6 mars 1893 à Watergraafsmeer à Amsterdam, Daniël Belinfante grandit au sein d’une famille nombreuse, dans un environnement où la musique occupe une place importante. En 1915, le jeune musicien prend la direction d’une école de musique de sa ville natale où il enseigne notamment le piano et la composition. Il épouse en 1923 son élève Martha Dekker, qui deviendra Martha Belinfante-Dekker. Ensemble, ils développent leur établissement, proposant aussi bien l’enseignement classique que le jazz, domaine dans lequel Belinfante fait preuve d’une remarquable ouverture d’esprit, allant jusqu’à créer en 1934 une classe de jazz, initiative particulièrement précoce dans le paysage musical néerlandais. Compositeur prolifique, il laisse un catalogue d’environ cent œuvres comprenant des concertos, une suite pour orchestre, des quatuors à cordes, des pièces de musique de chambre, des mélodies, des pages chorales et de nombreuses compositions pour piano. L’influence de la musique française de l’entre-deux-guerres, notamment celle de Debussy, Ravel et Darius Milhaud, s’y conjugue avec une écriture volontiers néoclassique, des rythmes obstinés, des contrastes de couleurs et le recours à la bitonalité ou à la polytonalité. En tant que juif, Belinfante est victime de la persécution nazie, déporté et finalement assassiné en janvier 1945 au camp de Fürstengrube, annexe d’Auschwitz, en Pologne. Une grande partie de ses manuscrits échappe toutefois à la destruction grâce à son épouse, qui les confie en 1955 au musée municipal de La Haye. L’album de Dimitri Malignan propose vingt pièces qui révèlent plusieurs facettes d’une écriture pianistique à la fois inventive, concentrée et expressive, avec « Prélude », suivi du deuxième mouvement des « Six Réflexes », puis de la « Deuxième Sonatine », composée en 1928. Vient ensuite « Sarabande », extraite de la Suite pour orchestre de 1935, et « Arabeske », datée de 1936, les « Études mélodiques d’interprétation », La « Troisième Sonatine », composée en 1939, le « Nocturne », daté de 1940, « Lento Mystiek », composé en 1941, « Six Réflexes » et son troisième volet, également daté de 1941, avant que « Paysage nocturne » ne referme ce parcours. L’ensemble permet ainsi de suivre l’évolution d’une personnalité musicale qui ne se laisse enfermer ni dans une seule esthétique ni dans une lecture exclusivement tragique de son histoire. Le titre « Et in Arcadia Ego » (Moi aussi, j’ai été en Arcadie), formule latine traditionnellement associée à la présence de la mort jusque dans les paysages les plus idylliques (voir le tableau « les Berges d’Arcadie » de Nicolas Poussin), prend ici une portée mémorielle profonde où l’Arcadie représente le monde culturel et humain détruit par la Shoah, mais aussi celui que la musique permet de retrouver au-delà de l’anéantissement. En donnant à entendre ces œuvres, les Editions Hortus redonne voix à une musique néerlandaise du XXe siècle injustement oubliée.

Jean-Jacques Millo

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