L’enregistrement qui nous occupe ici réunit deux chefs-d’œuvre tardifs de Sergueï Rachmaninov (1873-1943) dans une interprétation de la cheffe américaine Karina Canellakis à la tête du Netherlands Radio Philharmonic Orchestra et du Netherlands Radio Choir, avec la soprano Kristina Mkhitaryan, le ténor Dmytro Popov et la basse Alexander Vinogradov. Composées en 1913, « les Cloches », op. 35 est une partition liée à un poème russe de Constantin Balmont, adaptation libre du texte d’Edgar Allan Poe, dont le compositeur découvrit une traduction russe anonyme et qui l’inspira profondément. Rachmaninov conçut une partition pour orchestre, chœur et trois solistes, organisée en quatre mouvements correspondant aux grandes étapes symboliques de l’existence humaine, les clochettes d’argent évoquent la jeunesse, la légèreté et l’émerveillement, les cloches nuptiales célèbrent l’amour et l’union, les sonorités funèbres du troisième mouvement plongent l’auditeur dans l’angoisse, la mort et le désespoir, et les cloches d’alarme du dernier mouvement ouvrent sur une vision sombre et mystérieuse. Créée à Saint-Pétersbourg en 1913 sous la direction du compositeur, l’œuvre fut dédiée à Willem Mengelberg et à l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, témoignant des liens artistiques qui unissaient alors Rachmaninov à la vie musicale européenne. Les « Danses symphoniques », op. 45, composées en 1940, dernière œuvre orchestrale de Rachmaninov, furent écrites aux États-Unis, sur Long Island, alors que le compositeur vivait en exil depuis la révolution russe de 1917 et n’avait plus retrouvé sa patrie. La nostalgie de la Russie perdue, les souvenirs de sa jeunesse artistique et la conscience du temps qui passe imprègnent cette partition tardive, sans jamais étouffer sa vitalité rythmique ni son goût de la virtuosité orchestrale. Ce disque constitue ainsi une rencontre entre deux œuvres emblématiques du compositeur russe et Karina Canellakis, dont la carrière internationale confirme la place croissante parmi les grandes interprètes de sa génération.
Jean-Jacques Millo |