Opus Haute Définition e-magazine

Krzysztof Penderecki

Concerto Pour Piano et Orchestre « Résurrection ». Ciaccona

Muza Rubackyté (piano). Lithuanan National Symphony Orchestra. Keri-Lynn Wilson (direction)

Evidence EVCD144, [Integral] Distribution

CD stéréo

Il y a chez Muza Rubackyté une intensité qui ne s’explique pas seulement par la virtuosité ou la longévité d’une carrière. Née à Vilnius dans une famille de musiciens, formée dans la grande tradition soviétique, celle où l’on forge les tempéraments autant que les doigts, elle remporte très tôt le Concours All-Union de Moscou, puis s’impose sur la scène internationale après son triomphe au Concours de Budapest. Installée en France depuis les années 1990, elle mène une trajectoire singulière : soliste, chambriste engagée, pédagogue recherchée, directrice artistique du Festival de Vilnius, elle incarne cette génération d’artistes pour qui la musique n’est pas qu’un métier mais une mission. Son répertoire va de Bach aux contemporains, mais toujours avec une même exigence ; chercher la vérité des œuvres, leur noyau incandescent. L’enregistrement qui nous occupe ici, consacré à Krzysztof Penderecki (1933-2020), s’inscrit dans cette ligne de force. « Si je mène avant tout une carrière de pianiste, j’avais étudié la composition par ailleurs, et j’ai toujours été curieuse de découvrir de nouvelles œuvres. J’ai souvent passé des commandes et sollicité des amis compositeurs, mais peu de pièces m’avaient jusqu’ici séduite. Aucune, avant « Résurrection », ne m’a incitée à dire : « voilà « mon » concerto ! », confie Muza Rubackyté. On connaît le compositeur polonais pour ses grandes fresques chorales, ses masses orchestrales sculptées comme des cathédrales de son. Mais son œuvre pour piano reste un territoire plus secret en portant une charge spirituelle tout aussi intense. Le « Concerto pour piano « Résurrection » est moins un éclat triomphal qu’un chemin intérieur. Dédiée à la mémoire de Jean-Paul II, la « Ciaccona » (2005) dépasse rapidement son cadre initial. Penderecki lui-même évoque une pièce ouverte à d’autres tragédies contemporaines, un espace de recueillement universel. En effet, au tournant des années 2000, le compositeur est dans une période de création marquée par la mémoire, la fragilité humaine, la méditation sur le deuil. Les attentats du 11 septembre 2001, sans être à l’origine d’une œuvre spécifique, ont profondément résonné dans son imaginaire. Ils ont ravivé chez lui cette urgence de composer des musiques qui rassemblent, qui consolent, qui tentent de réparer symboliquement un monde blessé. C’est dans cette atmosphère que s’inscrivent les deux œuvres de l’album, comme des réponses spirituelles à un début de siècle fracturé. Accompagnée par L’Orchestre Symphonique National de Lituanie, que dirige Keri-Lynn Wilson, Muza Rubackyté signe ici l’un de ses enregistrements les plus intimes et les plus habités. Une belle réussite.

Jean-Jacques Millo

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